Ecrit par Guillaume Lourmiere le 26 février 2026
Cet article se base sur les travaux de Mr M.B. New pour la FAO, sur le livre du Dr G. Laval et sur mes connaissances personnelles.

La crevette géante d’eau douce, Macrobrachium rosenbergii, est une crevette qui peut vivre en eau douce mais qui a besoin d’eau saumâtre pour se reproduire, donc à l’état sauvage elle ne vit que sur la côte. Elle est originaire d’une vaste zone géographique allant des côtes du Pakistan à l’ouest, aux côtes nord de l’Australie à l’est, en passant par les côtes du sous-continent Indien et celles de l’Asie du Sud-Est, et qui se limite au nord aux côtes sud de la Chine.

Cette crevette est déjà bien connue en aquaculture, les scientifiques ont parfaitement décrit sa biologie, et son cycle de production est entièrement maîtrisé. Cependant, elle n’a pas connu le succès de ses « cousines », vannamei et monodon, pour des raisons comportementales. En effet, Macrobrachium rosenbergii ne peut pas être produite en grande densité, car c’est une espèce territoriale qui se livre au cannibalisme lorsqu’elle est trop concentrée, donc pour une même surface on ne peut pas en produire autant que ses 2 « cousines ».
Mais le comportement de cette espèce n’est pas la seule explication à ce manque d’intérêt. L’élevage de Macrobrachium rosenbergii est rentable économiquement dans la plupart des cas, mais bien moins qu’avec les 2 autres espèces citées, donc la principale raison du manque de développement et d’intérêt pour son élevage est d’ordre économique. Les crevettes en général étant des produits de consommation très valorisés, la plupart des pays pouvant les élever (principalement des pays tropicaux du « Sud ») ont décidé de développer une production destinée en majorité à l’export vers les pays du « Nord » (USA et UE en tête) qui sont des grands consommateurs de crevettes, alors qu’ils n’en produisent que très peu eux-mêmes, autant avec la pêche qu’avec l’aquaculture. Cette production d’export, très liée au néo-libéralisme et au néo-colonialisme, dépend des fournisseurs du « Nord » (aliments, produits chimiques et pharmaceutiques, matériel . . .), des accords commerciaux de libre-échange, de l’exploitation d’une main d’œuvres peu chère, et de la demande des consommateurs qui exigent toujours plus de quantité et pour toujours moins cher. Tout cela se fait au détriment de la qualité des produits, de la consommation locale, d’écosystèmes essentiels pour la planète (destruction des mangroves, rejet de polluants dans l’environnement), des travailleurs (dans les cas les plus extrêmes il est question d’esclavage, la FAO enquête à ce sujet en ce moment même) . . .
Dans l’article « Vision de Tomorrow’s Aqua à long terme pour l’aquaculture », on a vu que l’aquaculture doit se développer au niveau mondial, mais pas n’importe où et n’importe comment. Et c’est à ce niveau que le développement de l’élevage de la crevette géante d’eau douce est pertinent et a beaucoup d’avantages. Potentiellement, tous les pays qui disposent d’un climat tropical pourraient l’élever, qu’ils soient enclavés ou non. Effectivement, seule la partie écloserie, reproduction et stade larvaire, a besoin d’eau saumâtre, ce qui peut aisément se faire même dans des endroits sans accès à de l’eau salée. Dans des RAS low-tech, on peut facilement « fabriquer » de l’eau saumâtre à condition de pouvoir se fournir en sel (ce qui est le cas à peu près partout). De plus, seulement cette partie du cycle d’élevage nécessite un apport fiable en énergie électrique (pompes à eau et à air), ce qui peut être très compliqué dans les zones les plus reculées, par conséquent les écloseries devront être construites là où le réseau électrique est facile d’accès. Pour les parties pré-grossissement et grossissement, elles sont possibles à réaliser sans énergie électrique, elles peuvent se faire dans des étangs d’eau saumâtre, si proches des côtes, ou en étangs d’eau douce dans les endroits qui on difficilement voire pas du tout accès à l’eau de mer. Cela a notamment été démontré aux USA dans le Kentucky et dans le sud-ouest de la France. Sous un climat tropical, l’eau douce est en général abondante grâce à la présence de nombreux cours d’eau et de la saison des pluies (à noter quand même que le dérèglement climatique pourrait remettre en cause cette abondance à certains endroits), et les températures élevées toute l’année permettent une croissance rapide des crevettes.
L’élevage de Macrobrachium rosenbergii n’a pas besoin d’high-tech, comme dit précédemment, de simples RAS low-tech suffisent pour la reproduire dans de bonnes conditions, et donc même des pays qui n’ont pas beaucoup de moyens financiers, pourraient investir dans de petites écloseries (coopératives ou publiques) en utilisant très peu voire aucun matériel importé. La partie la plus délicate et la plus chère, pour les pays d’où la crevette géante d’eau douce n’est pas originaire et qui ne pratiquent pas déjà son élevage, est de se fournir en géniteurs, là, il faut organiser une logistique bien précise pour importer des crevettes adultes dans les meilleures conditions, heureusement que ces crevettes sont des animaux robustes. Aussi il faut penser à trouver différents fournisseurs pour maximiser la diversité génétique des animaux, afin d’éviter une consanguinité qui finira inévitablement par nuire à l’élevage.
À noter qu’il ne faut pas sous-estimer le potentiel de nuisance de Macrobrachium rosenbergii, en effet sur les côtes d’où elle n’est pas originaire, en s’échappant des élevages, elle pourrait se révéler être une espèce invasive extrêmement nuisible pour les écosystèmes locaux. Mais pour s’assurer de cela, il faut suivre scientifiquement l’introduction de cette crevette dans des endroits où elle n’est pas indigène (en Afrique ou en Amérique du Sud par exemple). Pour les endroits loin des côtes ou dans les pays enclavés, le problème ne se pose pas, car c’est une crevette incapable de se reproduire en eau douce, donc même si elle s’échappe, elle finira par mourir sans avoir de descendance.
Un des avantages considérables de cette crevette, c’est qu’elle est détritivore et peut donc se nourrir en grande partie grâce à la productivité naturelle des étangs, ce qui limite grandement le besoin en intrants alimentaires, le coût du grossissement est par conséquent très bas, seulement les géniteurs et les larves ont besoin d’aliments aquacoles de qualité.
Un autre avantage de cet élevage est qu’il peut s’intégrer à d’autres productions, aquacoles et agricoles. Par exemple dans certains cas en Asie du Sud-Est, l’élevage de ces crevettes est intégré à la culture du riz, donc potentiellement partout où le riz pousse on pourrait élever Macrobrachium rosenbergii. On peut aussi tester d’autres type de cultures intégrées en explorant la diversité de l’aquaculture multitrophique intégrée (IMTA). Elle peut être élevée sur la côte tout en préservant la mangrove, qui rappelons-le une fois de plus, est indispensable pour la préservation des côtes tropicales à l’heure de la montée des océans, et pour la diversité des animaux marins qui pour beaucoup grandissent dans la mangrove.
Le développement de l’élevage de Macrobrachium rosenbergii participe, dans les zones de grande pauvreté, à la souveraineté et à la sécurité alimentaire des populations locales qui manque d’accès aux protéines animales et ainsi réduire la malnutrition dans ces parties du monde. Cet élevage contribue aussi à réduire le chômage dans des zones rurales qui se vident de leur population à cause du manque d’activités économiques, à augmenter le revenu des paysans, et à créer des opportunités économiques pour les femmes, qui malheureusement sont trop souvent marginalisées dans beaucoup d’endroits.
Toutes ces raisons expliquent pourquoi Tomorrow’s Aqua croit fermement au développement de l’élevage de Macrobrachium rosenbergii. Et donc, Tomorrow’s Aqua s’engage à participer à diffuser les savoirs disponibles sur la crevette géante d’eau douce, à faire la promotion de son élevage partout où cela est possible, à mettre en place des projets de création d’élevage de crevette et à se mettre au service de toutes les initiatives, publiques ou privées, qui iraient dans ce sens.
Sources
FAO. 2002. Biology. In: M. B. New, eds. Farming freshwater prawns A manual for the culture of the giant river prawn (Macrobrachium rosenbergii). pp. 1 – 10. Rome, Italy, Food and Agriculture Organization of the United Nations.
FAO. 2025. Macrobrachium rosenbergii De Man,1879. In: Fisheries and Aquaculture. https://www.fao.org/fishery/en/aqspecies/2608/en
Laval, G. 2022. Macrobrachium rosenbergii: caractéristiques et biologie. In: G. Laval, eds. Élevage de crevettes d’eau douce en Europe Pratiques éco-responsables pour Macrobrachium rosenbergii. Versailles, France, Éditions Quae.
Silva-Oliveira, G., Ready, J., Iketani, G., Bastos, S., Gomes, G., Sampaio, I., Maciel, C., 2011. The invasive status of Macrobrachium rosenbergii (De Man, 1879) in Northern Brazil, with an estimation of areas at risk globally. Aquatic Invasions. DOI: 6. 10.3391/ai.2011.6.3.08.